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 Trésor (Amanda MCAULIFFE)

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Karatekayale
Clavardeur débutant
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Nombre de messages : 19
Localisation : Paris
Date d'inscription : 15/02/2007

MessageSujet: Trésor (Amanda MCAULIFFE)   Mar 24 Avr - 17:30

Nous les avions tous, nous les garçons du 133ème régiment. Mises dans nos casquettes ou cachées entre les pages de nos journaux, des objets qui nous rassuraient pendant que les obus allemands tombaient autour de nous ou quand nous pensions que nous ne pourrions plus supporter la boue ni l’humidité des tranchées. Seulement Fournier, le messager du camp qui s’occupait de nos courriers précieux, maintenait la propreté de la sienne, la sainteté que symbolisait ce petit morceau de papier, plié et sauvegardé dans la poche gauche de sa veste militaire. C’était d’une fille, comme tous les autres trésors que nous révérions. Mais lui, de sa manière méticuleuse et tranquille, semblait traiter sa photographie comme si la fille souriante elle-même l’accompagnait toujours au lieu de ce symbole simple d’elle.

Le matin de l’attaque au gaz moutarde sur notre section dans la tranchée, comme tous les matins, Fournier s’agenouilla devant son lit, sa fille, qui s’appelait Isabelle, posée sur son oreiller battu et gris de poussière et de suie. Il priait chaque jour, même s’il n’avait pas dormi la nuit précédente. C’était son habitude. Tout le monde avait les siennes : le capitaine reniflait l’air avant de sortir de la baraque, Dubois rangeait ses chaussettes au pied de son lit dans l’espoir qu’elles sécheraient pendant la journée et Fournier priait avec sa fille. Sans savoir pourquoi, nous nous moquions de Fournier, en prétendant oublier que nous aussi, nous avions coutume de prier pendant les bombardements lorsque les avions de l’ennemi volaient au-dessus de nos têtes, le bruit des moteurs et des bombes résonnant dans les oreilles. Nous ne nous moquions d’aucun autre camarade, même si son rituel particulier était le plus bizarre ou le plus dégoûtant du monde. Fournier était conscient de cette hypocrisie, bien sûr, mais il ne disait jamais rien. Il continuait à prier.

Ce jour-là, nous prîmes nos fusils et nos casquettes avec un peu plus de légèreté que d’habitude. Pendant deux semaines, nous avions occupé le premier rang des tranchées, la zone d’effroi et de mort. Il n’y avait que du fil barbelé entre nous et le no man’s land, l’étendue dangereuse qui nous séparait des Allemands. Ces deux semaines-là avait été calmes. Notre moral venait, non de la confiance, mais de la prévision de retourner a l’arrière à la fin de la journée. Le retour à une vie presque normale nous obsédait.

Fournier retrouva sa place à la mitrailleuse principale de notre section. Il n’aimait pas ce boulot : être à la fois notre arme la plus puissante et la cible la plus claire de l’ennemi, un poste que même les soldats les plus braves évitaient. Toujours fiable, il prenait la relève quand le choc frappait. Il essaya de regarder la tranchée allemande à travers la brume, mais il haussa les épaules et s’appuya contre le mur. « Il est trop tôt, dit-il, faut qu’on attende l’après-midi pour voir quelque chose.

— Et si aujourd’hui est comme hier, on ne verra même pas un sale Allemand. C’était un des garçons de la garde de nuit qui parlait.

— Tant mieux, dit Fournier, j’aimerais retourner à l’arrière sans voir les Allemands. J’ai entendu assez d’histoires du front pour durer toute ma vie. »

Sans doute il pensait aux blessés dans l’infirmerie, ceux qu’on arrache des trous fait par les obus, ceux qu’on déniche des gravats quand les baraques s’effondrent, ceux qui perdent un œil, un bras ou un visage. Il pensait à sa fille, au rêve qui l’attendait mais qui serait perdu s’il retournait défiguré comme eux.

La première nuit que nous passâmes ensemble, nous nous racontâmes nos histoires d’amour en partageant nos photos, chacun timide lorsqu’il révéla les détails intimes de sa vie d’avant-guerre. Fournier avait rougit toute la soirée, et au début, il n’avait pas voulu nous présenter sa belle bien-aimée. Finalement, il avait montré sa photo et avait dit avec tendresse :

« Ma dernière nuit avec elle, elle me l’a donnée. On était sous l’arbre dans le jardin. Son endroit préféré pendant l’été. Je me suis rendu compte que je risquais d’oublier tous les détails de son visage. J’ai tracé les lignes de son corps avec mes doigts. Je ne voulais pas oublier. Je lui ai demandé une bonne photo d’elle, une photo qui montre tous les détails et son joli sourire. Et maintenant, quand je la regarde…c’est pour la mémoriser… »

Cet effort se voyait lorsqu’il regardait sa belle ce jour-là, notre dernier matin autour de la mitrailleuse. Nous passâmes quelques heures comme ça. Et puis, le sifflement des obus. Le premier n’était même pas tombé quand le no man’s land s’obscurcit à cause d’une fumée jaune et épaisse. Avant que nous puissions réagir, la tranchée était couverte de ce nouvel ennemi. Maladroit, nous attrapâmes nos masques.

Autour de nous, le néant. Certains de nos garçons se mirent à courir, ne sachant pas où. Peut-être pensions-nous que nous pourrions fuir le gaz, qu’une autre section de la tranchée ne serait pas affectée. Quelqu’un bouscula Fournier, qui tomba par terre en laissant choir tout ce qu’il avait dans les mains. Nous l’entendîmes crier, mais personne ne s’arrêta pour l’attendre. Le gaz semblait obscurcir même nos pensées.

Nous gagnâmes l’infirmerie, secoués, pour apprendre les nouvelles. Gaz moutarde, innovation récente des Allemands. Effets inconnus. On ne saurait pas…pour quelques jours, au moins : la quarantaine pour nous. Nous nous installâmes et puis Fournier arriva, masque toujours sur le visage. Sans même demander après nos camarades, il se coucha.

Comme il s’était exposé au gaz plus longtemps que nous, Fournier resta à l’infirmerie plusieurs semaines. Il ne parlait pas, il ne priait plus. Peu à peu, nous comprîmes son silence : il avait perdu sa photo. Pour une fois, personne ne se moquait de lui. Personne ne savait quoi lui dire.
Moi aussi, je ne disais rien à personne, mais ma propre gorge se serrait pour lui. J’avais honte de l’admettre. Notre dernier jour à l’infirmerie, avant de retourner aux tranchées, je m’arrêtai devant son lit, casque dans la main. Il ne me regarda pas.

« Moi aussi, j’ai perdu ma photo, » je lui confessai, ne sachant comment lui dire, « c’était la première semaine dans les tranchées. Je l’avais mise dans mes bottes, et quelqu’un les a volés. Je me sentais comme le…ce couillon (il n’aimait pas les injures, notre saint messager) avait coupé tout lien entre moi et la vie réelle. » Je divaguais, gêné, mais Fournier ne semblait pas remarquer. Enfin, il tourna les yeux vers moi.

« Et tu as survécu ? Est-ce que tu te rappelles toujours son visage ? » Désespéré, il voulait savoir s’il pourrait toujours retrouver la vie réelle sans son lien qui gardait en vie sa mémoire.

Je sortis de l’infirmerie au lieu de répondre. Je ne savais pas. C’était la question que je me posais toujours moi aussi : est-ce possible de la retrouver ?

Il ne revint pas aux tranchées. Trois mois plus tard, le courrier reprit, nous apportant finalement nos lettres dont un télégramme adressé à moi. C’était lui :

« Je la retrouve. Malgré brûlures. Malgré perte. C’est possible. »

Tout le monde avait sa photo, cachée sous les chemises, dans les poches, dans les chaussures. Je n’avais plus la mienne. Je me rappelais à peine le sourire de la jolie fille qui m’attendait. Mais je gardai le télégramme de Fournier, en espérant que je n’oublierais pas.
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