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 PYGMALION (Marie-Alix Saint-Paul)

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Malyx



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Age : 31
Localisation : St Lazare
Date d'inscription : 21/02/2007

MessageSujet: PYGMALION (Marie-Alix Saint-Paul)   Mer 20 Juin - 11:22

Le sol était jonché de photos. Milliers de visages figés dans une éternelle cohabitation obligatoire, regards croisés et saluts non rendus, nos hommes et nos femmes cloîtrés à terre semblaient se mouvoir et se chevaucher. La femme enceinte et lasse assise contre un mur, une bande de gamins camouflés dans un tas de feuilles mortes...un peu plus loin, un portrait d'une vieille dame angoissante, les yeux fixes.
L'homme entre. Il balaye d'un oeil surpris et vaguement désintéressé ce tas de personnages enchevêtrés, et se dirige vers la seule fenêtre qu'il voit. Grande ouverte sur une ville au matin encore endormi. Ses chaussures accrochent quelques clichés, qui retombent aussitôt quelques pas plus loin. La grand-mère outrée tombe face contre terre, regard voilé. Le tas d'enfants s'étale aux pieds de la future mère appuyée sur ses pierres. Il pleut des feuilles mortes en silence. La présence de l'homme fait frissonner ce monde allongé et incongru.
Il sort une cigarette, lentement, et laisse ses mains accomplir le rituel: la poche, la chiquenaude sur le paquet, puis la cigarette sur sa montre, la poche, le briquet, la flamme qui appelle un moment son regard hagard.
Dehors, à travers la vitre du restaurant d'en face, il lève les yeux sur la cuisinière, toute entière occupée à trancher carottes et courgettes, et les disposer judicieusement sur l'assiette en céramique. Son corps concentré, ses gestes rapides, son subtil balancement des hanches, ces couleurs suaves qui progressivement l'entourent d'un halo de lumière, tout cela captive notre homme. Un rayon oblique de lumière dorée souligne selon l'angle idéal la courbe de son corps charnu. Son port de tête, l'ouverture de ses bras, enfin l'éclatante harmonie de ses gestes nonchalants forment un véritable espace pour ses charmes généreux. Voilà un mouvement du monde qui m'oblige à fumer d'avantage pense-t-il avec un demi hoquet d'admiration et une légère crampe à l'estomac.
Quelques clients pressés sur le trottoir d'en face jettent un coup d'oeil sur ce chef d'œuvre de chair en mouvement. La regardent-ils avec désir? Mis à part la cadence qui l'anime, cette femme debout et faisant face, les bras le long de son corps, aurait tout l'air d'un sumo rétif. La posture est précieuse car elle sait joliment maquiller l' obésité. La grâce, voilà l'essentiel.
L'homme poursuit sa rêverie, imagine la cuisinière exécutant un tango très sentimental, et balance la tête de coté sur un air langoureux. Il se penche pour lui murmurer à l'oreille… « parle plou bas car on pourrait bien nous surprendre ». Comme un réveil brutal, sa propre voix le surprend. Captivé par son propre fantasme, il avait parlé, il s'était pris pour Dalida. Il recolle alors immédiatement la cigarette à sa bouche, écrase cette folle gaieté qui avait inconsciemment jailli de ses lèvres.
Mais la voix continua. Plus aiguë, plus suave, plus féminine. Etrangère.
Elle suspendit l'instant, l'homme aux yeux cernés et aux gestes las. Elle suspendit jusqu'au silence le grand tout. Un silence musical mu par cette autre voix charmante... semblant venir directement du sol.
Mais l'homme reste homme et abasourdi par le chant imprévisible d'une autre voix que la sienne, dans cette pièce vide, ses nerfs se tendent, ses doigts rassemblés sur sa cigarette s'écartent et elle chute longuement à terre, sur une photo fanée. Fasciné un moment par la légère combustion du cliché, il parvient à se ressaisir et écrase la photo avec sa semelle.
Lecteurs, lectrices, saisissez cette scène. Un amoncellement de photos, cet homme distrait qui fume à la fenêtre, plus loin une cuisinière artistiquement grasse, puis sa voix, et l'autre voix, enfin le feu arrêté de justesse. Le sauvetage d'une photo , Un matin tranquille pendant lequel un homme fatigué vient fumer, dans un vieux squat désaffecté dont il a un jour trouvé la clef glissée entre le volet et la façade, avant sa journée de travail.
Il saisit doucement le cliché entre le pouce et l'index et l'amène à la lumière. La fumée qui se dégage de mégot éteint lui pique affreusement les yeux. A travers ses cils, il distingue des contours…féminins…
Mais...elle...elle se sauve! Elle se glisse sur le rebord de la fenêtre, puis virevolte ça et la sur le trottoir d'en face. Mon Dieu! Je ne l'ai pas sauvé pour qu'elle me file entre les doigts l'ingrate! se dit furieusement l'homme en plissant des yeux pour attraper la photo d'une main volontaire. Sautant par dessus la fenêtre, il voudrait marcher , indifférent, derrière sa photo-fugueuse. Mais les petites accélérations sauvages derrière un bout de papier ne restent pas longtemps ignorées. A coté du restaurant une serveuse espiègle pointe du doigt l'homme fourbu. L'hilarité gagne les passants, la cuisinière cesse un moment sa frénésie et c'est à demi étouffé par le tas de courgettes-carottes qu'elle jette un coup d’œil amusé à la scène.
On n'avait jamais vu ça, une femme qui s'enfuit quand on la sauve. C'est exactement le contraire de ce qu'on nous conte dans la pénombre d'une chambre d'enfant, emmitouflé sous une couette chaude.
Ca y est il la tient! Furieux il l'enfouit dans la poche intérieure de son veston, jette un coup d’œil qu'est-ce-que-vous-regardez à la joyeuse troupe attablée et regarde sa montre. Zut. Sa demie heure romantique est largement épuisée, les dures réalités du travail l'attendent, et pire, le menacent.
L'homme presse le pas, fait le vide, se meut progressivement en homme affairé ordinaire. Pour finaliser le portrait type il allume son ipod, et bourdonne en solo. (Comme si la course poursuite ne l'avait pas rendu assez ridicule). Mais ce ridicule là est à la mode, aussi passe-t-il inaperçu.

Journée insipide. coups de téléphone. Regard atone. Agression. « Tucutum » de MSN. Il y a aussi l'ascenseur: les milliers de « bonnes journées » à distribuer, les détours et les miroirs à perte de vue. La machine à café, seul endroit où la tranquillité serait conventionnelle, abrite quelques femmes légères avec leurs grands éclats de rire et leurs anecdotes aussi croustillantes qu'un tas de corn flakes noyées dans du lait.
Elles sont jolies ces biches et leurs yeux papillonnent. Transparentes et régulières. Symbole du joug de la beauté unique. Beauté d’affiche au papier fatigué.
La photo sommeille dans sa poche. Soucieux d'un cérémonial, il cherche à s'isoler, ou à sortir sa belle secrètement. Alors, Il fouille son veston, son pouce glisse sur le papier fragile qui se tord sous la pression de l'index, il l'attrape et... PAF! Grêle de dossiers sur son bureau. Il n'a pas une minute. Lâche-la. Course au sandwich. Derrière son épaule, et en diagonale, il est traversé de regards inconnus. Pudique, il refuse d'afficher sa conquête aux yeux du monde. Les gens sont affreusement épais aujourd'hui jusqu'à la nausée. Il est presque midi, et il n'a pu encore contempler le visage de son otage. Le nez dans son quotidien, les mains sur les papiers frappés du sceau circulaire et humide des tasses à café, il ne sait si sa pudeur n'est pas en réalité de la simple trouille. Ce bout de papier calciné, ce papier-monument, il commence à le redouter. Il fait les cents pas. Sa concentration se réduit. Ses yeux se bloquent sur des objets inutiles. Sa poche est lourde de ses fantasmes du petit matin.
Au cours de la journée qui s'achève, il sent une légère brûlure au niveau du torse, de sa poche. Désarmé et épuisé, l'homme cherche à partir.
« Demain à la première heure, je veux sur mon bureau la version finale de votre article sur le squat, lieu de résistance. Vous traînez, vous rêvez! De la rigueur Bon Dieu! » hurle une voix terrible.
L'homme s'excuse, et s'épuise en pardon. Rase les murs petit spectre et file d'ici.
Il quitte ces lieux et sa fureur d'efficacité. Après quelques minutes de marche, la fièvre le saisit tout entier. La brûlure au côté s'intensifie jusqu'à la douleur. Le monde lui paraît fantasque, démesuré et inquiétant. Il monte ses escaliers en titubant, trouve tout juste la force de mettre la clé dans sa serrure.
Il s'écroule sur son divan, sans parvenir a se défaire de son veston qui lui colle et semble une seconde peau. La lutte est vaine et la torpeur insoutenable. Il se débat, tente d'arracher sa chemise dans un mouvement grotesque, il n'y a rien à faire. Accablé et somnolent, il s'assoupit, une main sur sa poitrine chaude et l'autre crispée sur la manche de son veston

Et il rêve. Il est dans son squat désaffecté. On l'appelle, il tourne la tête, cherche un visage. Mais la voix est souterraine, alors il baisse la tête. Son mégot est la, et l'insulte grossièrement. Il fait de grands gestes d'impatience, s'agite, le sommet de sa tête rougit et fulmine à chaque nouveau blasphème. Mais lui ne comprend pas, il est stupéfait. Il cherche un témoin pour lui pincer le bras ou en finir avec ce mégot irascible. Et c'est sa cuisinière qu'il voit approcher. Mais quoi? Qu'est ce que...la cuisinière! Sur...un tapis...volant! Tissé de courgettes et de carottes qui sifflent au vent. Dans un nuage de fumée, le tapis atterrit à ses pieds, et écrase violemment Mégot qui meurt dans la seconde au summum de sa vulgarité. La cuisinière ne semble pas chagrinée de l'assassinat. Elle se relève lourdement et fait taire d'un geste le chant d'honneur de l'opérette légumière. Voici ses mots:
« Tucutum Tucutumtum, tucu!! tucutum...t..uCUTUM! »
Juste à ce moment, de vrais tucutum pleuvent sur l'homme épouvanté. De vrais tucutum? Oui des pluies de lettres à la file indienne des « t », « u », « c », « u », « t », « u », « m » qui lui tambourinent le crâne.
Il se protège avec son bras et saute par la fenêtre. Il entend le choc des barres de mines sur le sol s'atténuer progressivement. Le brouillard épais est tombé sur la ville si bien qu'il ne parvient plus à voir la surface du trottoir. D'ailleurs, il n'est plus sur d'y poser les pieds. Il se sent soulevé et enveloppé d'un nuage moelleux, un tourbillon de plumes. La sensation est agréable. Son corps tendu s'allonge et s'enfonce dans la matière. Du haut de sa tête aux orteils se diffuse une envoûtante chaleur, un sentiment de protection, de confiance. Et il s'abandonne. Il laisse tout son être s'absorber, et chuter. Les matières diffèrent: du coton, il atterrit sur un coussin de soie puis plonge dans une vague d'eau. Son corps flotte et il est serein. L'eau avance et se retire sur sa plaie au côté. Elle le chatouille, apaise la douleur. Une fois que la vague l'a porté sur un tapis de plumes, il s'endort. Un dernier « tucutum » glisse le long de sa joue et galope gaiement à perte de vue.
C'est à ce moment qu'il sent quelque chose se promener sur son visage. Est-ce un plume? Elle trace des cercles autour de ses yeux clos, et dessine une infinité de courbes sur ses joues fraîches. Elle appuie un peu plus sur l'arcade sourcilière et effleure les ailes de son nez. Le toucher est aérien, fugace. Il semble lui modeler un nouveau visage. Il est tiède et glisse sur ses lèvres. C'est un peu chatouilleux mais il ne s'y attarde pas. Ces arabesques bienveillantes lui sont si chères qu'il ne veut plus respirer. Il a si peur que le vent pousse la douce plume loin de lui.
Alors il ouvre les yeux. Petit à petit ils se font à l'obscurité de son salon. Mais quelque chose a bougé tout contre lui. Effaré il soulève un peu sa tête pour regarder ses mains. Sa main droite est mêlée de cheveux soyeux tandis que la gauche connaît la tiédeur d'une autre peau. Est-il bien réveillé? Le souffle d'une jeune femme lui soulève légèrement les cheveux, et ses doigts sont appuyés sur sa joue.
Elle ouvre les yeux. Et ses cils se meuvent, car elle voit pour la première fois et le ciel et son amant. Il la regarde et il comprend. Elle est enveloppée dans sa veste, et porte une minuscule trace de brûlure dans le coin de son oeil. Le jour se lève sur un matin clair.

Il se défait de l'étreinte amoureuse et se lève brusquement de son lit. Il rejette les couvertures.
« Ou vas-tu? » dit la jeune femme, qui, ensommeillée, se retourne parfaitement sur le matelas. Elle est régulière. Transparente.
Il est 7h. Nouvelle journée. L'homme encore assommé, s'avance vers la jeune fille. Et tout en la fixant de ce regard qu'il cultive au quotidien, il la pousse doucement pour reprendre son veston qu'il enfile. Il baisse encore les yeux sur elle puis recule, résolument silencieux. Sur la commode, il saisit ses cigarettes. Et dans son tiroir, son appareil photo.

Les cendres de la photo papillonnent dans la chambre. Indifférent, il tourne le dos à cette scène surnaturelle, à cette magnifique fille tombée du ciel et douce comme la plume. Tout homme s'y serait trouvé heureux. Mais lui a une autre idée, une idée fixe. Vous la penserez folle, lui la voudra vraie. Tout en divaguant, il pense sérieusement à parfaire son tango.
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