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 Chiara

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AuteurMessage
Charlotte MARTIN
Clavardeur débutant
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Nombre de messages : 13
Age : 31
Localisation : paris
Date d'inscription : 17/02/2007

MessageSujet: Chiara   Lun 25 Juin - 10:45

Chiara



J'aurai trente cinq ans lundi prochain. J'aime pas trop les anniversaires. J'aime pas du tout même. C'est cette fille-là, dans le bus qui m'y a fait penser en pouffant dans son téléphone portable: « joyeux anniversaire ». Trente cinq ans. Et j'ai pourant l'impression qu'hier je soufflais mes vingt cinq bougies. Tout me revient. Mon départ au Chili, mes potes, le snowboard, la musique, la mort de papa, le groupe et nos premiers succès. Tout ça en dix ans. J'ai tout vécu à fond pour ne pas perdre une seconde de vie mais là dans ce bus, je me rends bien compte qu'à part les filles, je n'ai rien vu passer. Ca fait maintenant plusieurs mois que je suis rentré d'Amérique latine, et je me dis que finalement, rien n'a vraiment changé.
Par la vitre, les images défilent, le printemps arrive, les devantures des magasins sont colorées. Les nouvelles collections s'offrent en pâture à toutes les fashions victimes. Pfff, et cette greluche qui continue de débiter des banalités, elle m'exaspère! Sur le trottoir, une petite dame rabougrie fait signe au conducteur. Le bus ralentit, les portes s'ouvent et la laissent monter : c'est une évidence, quand on est vieux, on n'est jamais pressé. Je me dis que j'aurais du emporter mon MP3, j'aurais pu réécouter la maquette de Sam. Pour une fois que je ne m'enferme pas dans ma bulle musicale, j'observe. J'aime prendre le bus. J'aime ce lieu de transition et son atmosphère si particulière. Je suis quasiment sûr de ne jamais y croiser deux fois la même personne. Le dehors, le dedans, ceux qui vont, ceux qui viennent : tous ces gens regardent la ville sans vraiment la regarder. Entre Odéon et Seine-Buci, je ne saurais vraiment expliquer pourquoi, j'ai levé les yeux, un peu plus haut que d'habitude. J'ai vu des nuages gris perle. Le soleil est capricieux dans cette ville. Au feu tricolore, je me suis retrouvé nez à nez avec l'affiche. La fameuse affiche! Chiara, hypnose, lingerie: l'affiche qui a bouleversé la suite de mon quotidien. C'était bien elle! Oui, elle était là. Déshabillée, à moitié nue, elle me fixait avec un air à la fois naïf, aguicheur, lubrique. Cernés de noir, les iris verts de ses yeux m'ont englouti. Son corps se pavanait dans de la dentelle noire. Sa bouche entrouverte, une invitation presque indécente, semblait me chuchoter « Viens ». Le souffle coupé, au feu rouge, je me laissais envahir de surprise et de désir.
Pulses. Electricité. Jaillissement. Souvenir.


La mode et le papier glacé s'étalent partout dans la ville. Un entrelacs de silhouettes qui vendent des voyages autour du monde, des parfums, des rêves et des illusions. J'overdose de tout ça. Surtout depuis que j'ai retrouvé la civilisation, l'Europe, Paris et Chiara. Mon cauchemar n'a fait que commencer. Chiara blonde en sous-vêtements, Chiara aux sports d'hiver, Chiara brune sous une cascade tahitienne, Chiara en jeans, Chiara aguicheuse en petite culotte, Chiara comblée dans les bras d'un gigolo qui sent Azzaro, Chiara dans un coupé cabriolet, Chiara sur un chameau, Chiara scotchée au téléphone, Chiara bronzée sur une plage, Chiara sexy en bikini, Chiara sous ma peau... Oh, Chiara! Ma Chiara! Ma Chiara qui a réalisé son rêve!

Et puis des semaines plus tard, il y a eu une soirée privée au Queen où mon groupe était convié par EMI production. Quelques patronymes sonnants et trébuchants du gratin parisien s'étaient réunis et par chance, Chiara défilait ce soir là. Après la gêne et la surprise des retrouvailles, nous nous sommes éclipsés pour raconter la vie depuis... La vie depuis... Oui, depuis mon départ pour le Chili. Sous le maquillage elle m'a semblée plus vulnérable, plus humaine, comme avant. Je l'ai trouvée encore plus belle, plus femme, attirante, magnétique.

Chiara m'a décrit sa vie autour du monde, les défilés, les photographes, les plages de sable, les palmiers, les paparrazzis, les shooting, le maquillage, la pub, les coiffures, les robes, la soie, la dentelle, les coiffures, les régimes, les soirées cocaïnées, les afters, les couturiers, les projecteurs, les photographes, les couvertures, la presse. Le microcosme de la mode qui lui faisait pétiller le fond des iris et dont elle ne cessait de me parler à ses débuts a perdu de son mystère. J'ai quitté la soirée un peu saoul, nostalgique. L'ombre d'un amour avorté a pesé trop lourd. Les jours suivants, j'ai réussi à mettre mon trouble sur le compte des retrouvailles. Malgré mes efforts pour rester raisonable, je l'ai rappellée. Nous nous sommes donné des rendez-vous, elle est venue nous voir jouer, j'étais allé à un de ses défilés avec ma soeur. Durant cette dernière soirée Chiara a évoqué un homme, un photographe. La réalité m'a frappé, comme un boomerang. Chiara était devenue une star, désirée par tous les hommes, enviée par leurs femmes. Et moi, je n'étais que moi, bassiste d'un groupe de rock ambitieux et auréolé. Pour le moment.




« Et qu'avez vous ressenti à ce moment là?

- Ben rien de plus. Tout est plat. Enfin, je dis que tout est plat mais en fait... Il y a...

- Qu' y-a-t-il?

- Chiara.

- Et...

- Elle est à Milan, pour Gucci. Gucci, Armani, on s'en fout, c'est le même business. En ce moment, elle défile. Sous des projecteurs. Mais pour moi, elle est toujours là dans la rue. Je ne fais plus deux pas sans elle. Elle s'étale sous le plexiglas. Elle se prélasse sur les bus. Elle me nargue en porte-jarretelles dans les magasines masculins. Elle me suit. Partout où je vais elle me suit. Elle ne me quitte plus. Demain sous la glace, il y aura peut être le dernier survet' adidas; mais c'est pas dit que dans ma rue, ce ne soit pas elle en survêtement. Il faut que je l'oublie. Je sais qu'elle va m'échapper. Une seconde fois. C'est elle qui me harcèle vous comprenez?

- Ce ne sont que des affiches publicitaires m'a t-il fait remarquer.

- Mais c'est Chiara, ma Chiara! Toute nue! Je ne supporte plus.

- Qu'est ce que vous ne supportez plus?

- Ben elle! Son visage, son sourire, sa bouche, ses lèvres, ses pommettes, son regard, ses iris, ses cils, sa nuque, ses reins, ses hanches, ses seins, ses jambes, ses cuisses, son ventre, ses chevilles, ses doigts, ses cheveux, sa chaire juteuse, sa couleur d'abricot, tout ce qu'elle excite en moi et tout ce corps qu'elle offre en pâture aux autres hommes, à tous ces mecs immondes qui ont le loisir de l'observer, de la caresser du regard et de leurs mains qui touchent, qui palpent, qui imaginent. Je ne supporte plus.

- Ce sont de simples photos publicitaires.

- Mais justement! C'est pire! Elle est là, figée, piégée, enfermée. Passive, lascive. Elle attend. Elle est partout au dehors alors que je la voudrais avec moi. Je la veux pour moi! Je la veux! Elle est à moi! De New-York à Tokyo, elle défile et me file. Elle m'échappe. Pfffuit, elle s'envole. Puis, entre deux aéroports, elle pose, elle sourit, elle dispose. Elle part. Elle revient. Elle repart. Et moi? Et moi? Qu'est ce que je fais MOI? Tout me ramène à elle, partout, tout le temps. Elle me traque. Vous ne les voyez pas ces photos? Je vous le dis: elle me traque. Et moi, et moi ...

- Hum ... Vous progressez. C'est bien.

- Vous comprenez? Regardez-moi! Je ne dors plus, je fume cigarette sur cigarette, j'ai des cernes, je n'ai plus d'inspiration, je m'enferme, je ne veux voir personne, mes amis m'emmerdent. Elle s'insinue dans tout ce que je vois, tout ce que je vis, tout ce que je ressens. Je pense à longueur de journée à elle et quand je n'y pense pas, je tombe dessus. Je tombe sur ces saloperies de photos.

- Calmez-vous. Très bon travail. On avance, on avance. La séance est finie. On se revoit la semaine prochaine. Même jour, même heure, hum? »



Le psychiatre s'est levé de son fauteuil, a ouvert la porte et m'a salué comme à son habitude. Dehors, il s'était mis à pleuvoir. « Quel temps de chien! » j'ai marmonné. En sortant, Chiara m'attendait, sous l'abri de bus, en noir et blanc.
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